RATIBOISAGE

Faunie




J’ai l’immense chance d’habiter dans un jardin. Un jardin immense lui aussi, bien trop grand pour mes petits besoins. Avec de vrais arbres, des cerisiers, un pommier, des pruniers, des épicéas…

Et ma grande fierté, qui trône juste devant la fenêtre de mon salon : un cèdre majestueux. Dès le printemps, ce jardin devient un compagnon précieux. Son grande taille permet d’imaginer différents espaces, pour différents usages. Une partie plus ou moins aménagée pour y vaquer, Une autre pour y faire un potager (expérience que j’ai hélas dû abandonner l’année dernière, faute de temps), Une dernière pour y mettre des ruches, Et laisser s’installer alentours une prairie sauvage. Elle vire même en certains endroits à la friche, je dois dire. Mais au tableau de cette chance immense se profile une ombre : celle de devoir entretenir le jardin selon les attentes d’un propriétaire avec qui je ne partage pas vraiment la vision du vivant. Et c’est là un euphémisme. Certes, si je lui parle un peu de la nécessité de la biodiversité, peut-être va-t-il opiner du chef. Qui de sensé pourrait être en désaccord avec la préservation du vivant ? Mais dans les applications pratiques, cela donne lieu à des contradictions pour le moins étonnantes. L’année dernière, par exemple, en faisant quelques pas dans la partie haute du jardin alors que nous allions voir un vieux prunier tombé sous les coups de la tempête, nous sommes passés devant un des endroits où je laisse les herbes pousser à leur gré. Il me dit, en tentant de camoufler tant bien que mal le reproche qui suinte dans sa voix : « si cela ne tenait qu’à moi, tout ici serait tondu ». Coup de dague. Au même instant, un papillon se posait sur une saxifrage se dressant parmi les herbes hautes. « Mais si je rase tout, où donc ira ce papillon ? ». Il ne répond rien. Peut-être se laisse-t-il attendrir un instant ? Mais cela ne le modifie pas pour autant, je le sais et il me le rappelle régulièrement. Et le jour où je quitterai cette maison, j’ai plutôt intérêt à laisser le jardin « propre », puisqu’il semblerait que, dans son monde, une plante de plus de 20 cm de haut, c’est sale.

Sinon il m’en fera payer les frais. J’imagine que je devrais faire de la résistance, jusqu’au bout... Mais apparemment il y ait encore en moi des résidus de bonne élève. Ou bien, tout simplement, je fais ce triste constat : je ne suis, dans ce cas, pas assez riche pour avoir des idéaux. Alors je passe un pacte avec Monsieur Proprio : je tondrai véritablement une fois l’an, à la fin de l’été. Et en attendant, j’évite bien précautionneusement de l’emmener vers les zones du terrain où cela s’embroussaille sacrément. Et je me prépare en douce à lui rendre un jardin « propre ». Comment se fait-il que l’idée du vivant nous séduit à ce point, Alors que ses manifestations nous répulsent tant ? Nous disons agir pour la biodiversité, mais nous luttons contre la friche dans le jardin. Pourquoi ? Parce qu’elle pique ? Elle grouille ? Elle vit, et ce faisant, elle dérange, manifestement.

Donc voilà… j’ai dû me résoudre à tout ratiboiser. À petits pas, j’ai rendu le jardin bien lisse,

bien acceptable. Pas un brin d’herbe plus haut que l’autre. Pas une liane de vigne qui cherche son chemin. Pas une ronce qui gazouille, en mûrissant ses mûres. Pas une fleur qui danse dans le vent. Rien ne dépasse. C’est « propre », et c’est proprement chiant. Ça ressemble au jardin de mon voisin. Aux jardins de tous mes voisins. Ça ressemble à tout, ça ne ressemble à rien. Où est passée cette rumeur silencieuse des herbes folles, qui refont le monde à leur manière sauvage ? Et les insectes ? Toute cette vie qu’on ne soupçonne pas ? Chassée, tuée, elle aussi. Les hérissons, les serpents qui zig-zaguent entre les tiges, dans le fond du terrain ? Disparus. Partis chercher des terres qu’on ose encore ne pas soumettre à la domination de l’homme. Obligés de migrer ailleurs, de se réfugier dans des lieux où on ne leur fait pas la guerre, Où il y a encore la place d’inventer des possibles. Mais ces lieux-là existent-ils ? À force de tout rendre humainement acceptable, on finit par tout rendre proprement invivable. Un souvenir vient me cueillir, depuis l’enfance, Je me souviens des cheveux de mon oncle, Ses cheveux longs, qui venaient s’emmêler dans ses doigts alors qu’il plaquait sur sa guitare quelques accords de Flamenco.

Je me souviens Du jour où il a fait sa grande entrée dans le monde du travail, Dans sa vie d’adulte bien polissé. Il avait un boulot sérieux. Il fallait qu'il soit à la hauteur, il fallait que lui aussi soit sérieux. Il a coupé tous ses cheveux. Et d’un même geste, il a laissé sa guitare au placard. Sale temps pour les rêveurs.

Quelle part de moi est-ce que je sacrifie, pour me rendre acceptable ?

Pour laisser venir ces mots, je me suis posée dans les herbes rases, les lamiers sacrifiés, la luzerne étêtée... À côté de moi, il y a un petit bombyle. Il tournoie à la recherche d’une fleur. Mon pauvre bombyle, Mon petit ami, Il n’y en a plus, j'ai tout rasé… À toi, qui me rend si joyeuse, je n’ai rien laissé à butiner. Et au nom de quoi ? Parce que je me suis pliée, Parce qu’ainsi le veut le maître, monsieur mon ineffable propriétaire, propre à faire taire toute voix dissidente qui surgirait

dans sa propriété privée. Mais de quoi est-elle privée, Notre propriété ? Mathildi 06 IV 2020