MYRMIDONS

Faunie





Donc, depuis quelques jours déjà, les fourmis envahissaient ma cuisine. Ça a commencé doucement. Mais je les connais, les fourmis. Si on leur donne l’impression qu’il n’y a pas de danger, elles se croient tout permis. Et petit à petit, elles finissent par tout occuper. Si bien que je m’y suis pris dès le départ. J’ai manifesté ma désapprobation, En utilisant différents stratagèmes. D’abord doucement. Puis de plus en plus bruyamment.

Spray vinaigre-menthe poivrée, c’est normalement plutôt dissuasif. Mais va savoir, peut-être les fourmis ont-elles muté ?! Celles-ci n’y semblaient pas sensibles. Alors je leur ai parlé. (bon, je ne suis pas dingo, parfois ça marche. Enfin, peut-être avec d’autres insectes, je ne sais pas). J’ai tenté de les prévenir. Je leur ai demandé, avec amour mais fermeté, de prendre la porte. Parce que sinon, il se pourrait qu’il y ait des représailles. J’ai aussi essayé de faire passer le message à coups d’ultra-sons. Mais toujours rien à faire. Ce soir, je suis entrée dans la cuisine, pour constater tristement que, oui, ça y est, ça grouille. Et ce n’est pas que je n’aime pas partager mon espace, demandez un peu aux araignées qui se balancent dans les coins, Mais tout de même, il ne faudrait pas abuser de mon hospitalité. D’autant que je ne comprends pas tellement leur logique à ces fourmis, elles ne ciblent pas ma panière à fruits, ou bien les quelques restes de miettes sur ma planche à pain. Non non, elles ont un itinéraire bien précis, qui les mène vers des lieux assez mystérieux du plan de travail, que j’ai pourtant pris bien soin de nettoyer. Mystérieux, parce que, à mes yeux, ces lieux sont vides. Enfin, bref, apparemment elles n’en font qu’à leur tête, elles se croient chez elles, et rien ne semble indiquer qu’elles vont renoncer à s’y installer définitivement. À court d’arguments, je décide donc d’employer les grands moyens, et je déclenche la bombe. Ce sera l’aspiro, un point c’est tout. (Ce qui est certainement complètement stupide, parce que j’imagine que les fourmis continuent à vivre à l’intérieur de l’aspirateur, parmi les moutons de poussière, ce qui me semble assez ignoble pour elles, d’ailleurs. Peut-être même qu’elles arrivent à s’en extirper, à la queue le leu le long du bras, et alors tout cela aura été complètement vain. Bon, dans de tels moments, force est de constater qu’on n’est pas toujours des flèches d’intelligence.) Qu’est-ce qui fait qu’une cohabitation cordiale avec quelques individus bascule soudainement dans la dictature ? Qu’est-ce qui fait que tout à coup, les forces destructrices se déchaînent en moi ? Parce que ce n’est pas tant les fourmis qui me gênent, en petit nombre, elles ne me dérangent pas. Je trouve même cela plutôt rafraîchissant. Et puisque ces fourmis-là ne mettent en danger ni mes aliments, ni la structure de ma maison… Est-ce que c’est le nombre qui fait la différence ? Et cette sensation qui l’accompagne d’être colonisée ? Dépossédée de son espace ? Est-ce que c’est la norme aseptisée qui a suffisamment infusé en moi, et a laissé une pensée-trace qu’avoir des fourmis chez soi, c’est quand-même un peu crasse ? J’ai encore bien des luttes avec mes propres contradictions à mener. Je m’observe, dictatrice du vivant en ma propre demeure, et ça me glace le sang. Parce que je ne peux m’empêcher l’évidente analogie avec d’autres bascules, Celui qui extermine des humains considérés comme nuisibles, celle qui les laisse crever devant sa porte fermée, de peur de se faire envahir si elle venait à l’ouvrir... Porte-frontière, frontière-mer, mer-peuple, peuple-porte, porte-mort, il n’y a parfois pas à aller chercher très loin pour retrouver l’Histoire en soi. Et qu’est-ce qui, en cet instant, me différencie d’elle, de lui ? Qu’est-ce que cela révèle de moi, des mois potentiels et de leurs réactions face à d’autres situations ? Indéniable question de cible, Évidente question d’échelle, Me diras-tu ? Peut-être as-tu raison… Je continue de croire que nous avons bien des choses à régler avec nous-même, si nous voulons pacifier nos manières d’habiter le monde, de le partager, d’y vivre ouverts. Mais pas de temps pour les tergiversations, de toutes façons, là dans l’immédiat, j’ai pris ma décision, ou peut-être est-ce la décision qui m’a prise ~ contre mes fourmis, ce sera la bombe aspiro, épicétou. J’enclenche donc l’arme fatale, Affolement général parmi les troupes. Ça fourmille de partout. Bah ouais, je vous avais prévenues, mais vous n’avez pas voulu écouter ! Et pendant que je fais disparaître mes envahisseurs dans le tuyau d’aspirateur, je pense aux Myrmidons, Fidèle et vaillant petit peuple d’hommes-fourmis, Aux ordres et à la botte du Roi d’Égine. Je me demande quels Myrmidons nous sommes. À quoi avons-nous été fidèles tout ce temps, qui nous a façonné.e.s, qui nous a fourmillé.e.s ? Est-ce que quelque chose d’un peu humain palpite et s’éveille en ce moment dans la fourmilière ? Quel petit Roi de pacotille nous ordonne d’obéir sagement et de rester bien dans les clous, Parce que si on en sort, on se prendra des pchitt lacrymo-grenade, des boum dans ta gueule œil pour pas œil, des paf t’as rien dit mais j’t’en colle une quand-même parce que nous ne sommes pas dans le même camp Madame. Je me demande si c’est ça, l’aspiro de ces petits Rois, ou s’ils en dégaineront un autre plus grand et plus fort pour celles et ceux qui continuent, à forte raison, à gambader hors du rang. Car en réalité, quelque chose de plus puissant, une urgence fait entendre sa voix au-dessus des Rois, Elle hurle ses propres « au-secours », ses « halte-là », ses « ça suffit », ses « ça suffoque ». Ce quelque chose de plus puissant, cette urgence-là, est-ce qu’elle a un aspiro ? Ou bien, serons-nous nous-même l’aspirateur si nous décidons de rester sourds

à ses appels, à ses cris ?



Mathildi 24 IV 2020

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