HABITER UNE ÎLE

Faunie





Évidemment, que je cherche mon île. Tu ne cherches pas ton île, toi ? Tu sais…

ce lieu, qui abrite ton présent et tous tes possibles déployés, ton avenir, et tous tes désirs, ce lieu aux bras larges, qui te berce et prend soin de toi, ce lieu qui te donne tout mais n’exige rien, ce lieu aux ailes immenses, où tu pourras enfin exister librement, pleinement. ce lieu mythique,qui doit bien exister quelque part, non ? Tu n’en as pas, toi, un lieu, un rêve comme ça ? Avant, j’appelais ça « ma destination finale ». Ouais, destination finale... Bon, c’est sûr que, dit comme ça... D’accord, certes, oui, la pierre tombale n’est pas très loin... Et alors aussi, évidemment : sur mon île, il n’y a pas de voitures ! Ah mais oui, à l’époque, ce n’était pas encore l’île, c’était la destination finale. Bon. Et puis un jour, va savoir comment, ou une nuit peut-être, elle a émergé, Au milieu de l’océan de ma psyché,

Dans tout ce fatras de mots tus, Elle était là, silencieuse : l’île ! Comment veux-tu ne pas la chercher, au moins un tout petit peu ? Moi je cherche, à corps perdu. Je scrute dans chaque village traversé, Dans chaque paysage rencontré, Je guette la possibilité de l’île, Je m’attends à la voir jaillir à tout instant. Parfois même j’ai l’impression d’en dénicher un petit bout. Une simil’île ? Peut-être Mais moi j’y vais avec tous mes rêves, j’ai envie d’y croire, tellement fort. Alors je m’y pose. Un peu. Sauf que dès que j’y ai mis un orteil, pfiout, la voilà disparue, envolée, dissipée dans la brume qui s’étale vers l’horizon, toujours plus loin. Et tout est à recommencer. L’île s’enfuit. Elle est fugace. Elle est subt’île. À nouveau, pas à pas, arpenter, Un pied devant l’autre, et dès qu’il se pose, l’autre est déjà en train de chercher un ailleurs où continuer, Trouver un sol où déployer mes racines, dans le mouvement du vent. C’est à se demander si la quête n’est pas l’île en elle-même. Ou l’île la quête, va savoir... C’est bien, au moins, on ne s’ennuie pas. Pas le temps de se reposer sur ses lauriers. Ou même de s’endormir dans les tas d’orties. Mais je me demande : est-ce un pas à pas, un pied devant l’autre, qui me rapproche ? Ou qui m’éloigne ? Entre itinérance et errance, il n’y a qu’un fil à couper. Parfois, à s’entortiller dans le chemin, on en perd le sens... C’est quand-même fou de voir à quel point chaque île parcourue abrite aussi ce qui m’en fera partir, et qui me poussera à nouveau sur les vastes sentiers, à la recherche de l’île, d’une autre île, qui s’enfuit toujours plus loin... Peut-être pour être sûre de ne pas faire de l’île une destination finale, justement ? Et pour garder, toujours, les portes ouvertes… Mais alors, est-ce que l’île existe ? Et puis d’abord, une île n’a pas de portes. Elle a éventuellement des ports où accoster. Des pores par où laisser le monde transpirer sur elle. Les flots respirer sur ses côtes. La mer sur ses flancs... Est-ce que toi aussi, quand tu es submergé par le bruit des voitures, tu te prends à imaginer que c’est celui de la mer, le sac et le ressac, flux et reflux. La mer sur mes flancs… est-ce que l’île se cache en moi ? Est-ce que je peux y marcher seule sous le Grand Ciel, dans mes déserts, à la belle étoile, et n’y croiser âme qui vive, sauf quelques scorpions. Et des cailloux. Et le sable qui susurre. Marcher parmi les langues de brouillard qui s’élèvent des marécages. N’y voir rien, m’y perdre parfois, entre gouffres et grottes. Débusquer en moi la trace de temps enfouis, qui palpitent sous ma peau. Découvrir des bouts de sentiers dans mes rides balbutiantes, celles qui se sillonnent au fil des pérégrinations, comme une carte qu’on trace à même le derme. Oser l’exploration de l’île que je suis, peut-être. Mais seule ? Qui peut bien exister seule ? Au milieu de mes collines grecques. Parce que je n’ai pas des montagnes russes, j’ai des collines grecques. Ben c’est une île, quoi. Elle a beau n’être pas si petite, un jour, j’en aurai fait le tour, une fois, puis deux, puis cent, et après ? On va tourner en rond, comme ça, sempiternellement ? C’est pas ça qui va nous tenir éveillés ! Ça pèse, les paupières comme des portes qui baillent, Ça perce, à travers les portes fermées, un rêve dans le noir, Il n’y a parfois qu’à fermer les yeux pour voir, Glisser dans le songe, et entendre ce qui souffle : « C’est un lieu, et c’est un lien » Il n’y a d’ailleurs qu’à retourner le u pour trouver le n, il n’y a qu’à devenir poirier, se suspendre par les pieds, pour repeupler, enfin : « C’est un lieu, et c’est un lien » Mais oui ! C’est cela ! Et c’est aussi l’inverse ! Comment ça, tu n’as rien compris ? C’est normal. Moi non plus. Là, on dort. Flottaison dans les méandres de l’inconsistant, tentative d’y voir clair dans la nuit noire… Et le voile se soulève ~ Est-ce que je rêve d’une île ? Ou est-ce que je rêve d’un peuple ? Non pas un lieu dans lequel pousser, Mais des liens dans lesquels se tisser ? Liens à ~ toi, à ~ l’arbre, à ~ l’araignée. À la vie... A-t-on vraiment trouvé des réponses ? A-t-on vraiment besoin de trouver des réponses ? Tu es mon île. Non, tu es aussi mon île. Nous sommes mon île. Et nous devons bien exister, quelque part, non ?



Mathildi 18 III 2021

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