DISSI~DANSES

Faunie





Mes bras malgré moi

se tendent vers le vide. Loin les un.e.s des autres, les liens tentent de se ré/inventer dans la distance, et nombreux, et denses, en cette phase recluse. Et à travers l’espace qui nous sépare, les corps~esprits pétillent d’envie. Deux bras qui se tendent, vers le vide, pour embrasser la mémoire de toi.

J’ai envie de me souvenir des quelques mots que j’ai écrits, il y a plusieurs semaines déjà : « Tu ne me manques pas, parce que tu me peuples ». J’aimerais y croire encore aujourd’hui. Je sais que ces mots sont vrais aussi, Mais dans le filigrane d’une autre vérité...

[ Faut-il perdre une chose pour prendre la mesure de sa valeur ? ]

Mes bras malgré moi

se tendent vers le vide. Ça y est.

Cela fait un peu plus d’un mois que nous sommes en cage. Je suis isolée à l’écart du monde, ce qui est un choix et une joie. Mais depuis ici, l’absence de contact se fait longue. Je commence à la ressentir dans ma chair, Cette pulsion~pulsation, Prendre quelqu’un dans mes bras, Quelqu’un que j’aime Ou même quelqu’un que je n’aime pas, Même quelqu’un que je ne connais pas. Mais j’ai beau regarder vers l’avenir, j’ai peur. Pour un instant, les appréhensions politiques et sociales se taisent. De dont j’ai peur, c’est du paysage humain qui se profile à l’horizon. J’ai peur

du monde dans lequel nous allons devoir (nous résoudre à) vivre. Car je le sais, pendant un long, long temps, peut-être même pendant plusieurs longtemps, Nous vivrons dans un monde où on ne se touche pas.

J’ai la chance merveilleuse de me sentir parfaitement bien seule, Je pourrais même dire que je nage dans la solitude comme un poisson dans une eau vitale. Mais je sais aussi que cette solitude est un bocal, une bulle bien confortable, et qu’un jour, j’en atteindrai les limites. Je sais que l’océan, c’est les autres. Et qu’il m’est tout aussi vital d’aller me mêler aux autres poissons, De faire banc pour sentir mes écailles en vie, en-vie de par-là, mouvement commun, corps collectif, en-vie d’entrelac d’idées tissées, tissage bruissé en maillage serré, en-vie fuut-fuut, ça fuite, ça floute, ou ça flue ? Ça foisonne. Mais comment vivifier les envies, si le banc est banni ? S’il est proscrit de se frotter à la vie ? On dit que l’enfant apprend par le jeu et le contact. On dit aussi que les enfants qu’on ne touche pas meurent, parfois.

(Quelle part de moi va mourir ?) Combien de temps devrons-nous vivre derrière nos gestes-barrières ?

[ Faut-il perdre une chose pour prendre la mesure de sa valeur ? ] Mes bras malgré moi

se tendent vers le vide. Les gestes-barrières… Ce mot me fait horreur. Et pourtant ~ il aura fallu qu’ils nous soient imposés, pour que je réalise que je les ai portés si longtemps, toute ma vie, et même au-delà peut-être. Je les ai portés, avec moi, en moi.

Aujourd’hui, je reviens d’un long sommeil. Depuis combien de temps, depuis combien de vies ai-je envie de te prendre dans mes bras ? De prendre le monde entier ? Mais je me retiens… Et pourquoi ? Pourquoi ai-je aimé à demi, avec tant de réserve ? Qu’est-ce qui a donc été plus important ? Que fallait-il protéger ?

[ TE PROTÉGER ]

En bon geste-barrière, je me raconte que, avant toute chose, cela servait à te protéger toi. Car je sais nos membranes floues et fragiles. Te prendre dans mes bras, Vraiment vraiment, entrer en contact avec tes profondeurs tissulaires c’est intime, C’est peut-être même intrusif... Si j’ai tant hésité, est-ce par pudeur ?

[ ME PROTÉGER ] En bon geste-barrière cependant, c’est bien moi qu’il tient entre ses bras d’acier, sous sa protection-illusion, Et ma pudeur se dén~ud~e et devient peur, Peur d’être vue, crue, Débordée de joie, de larmes, de ces bousculades qu’un rien peut provoquer... Et puis... Te prendre dans mes bras et rester intacte En voilà une douce utopie. Car je sais que bien tôt, les frôlements trop nombreux feront craquer mes digues, et je serai noyée de lien, submergée, ne sachant plus sur quelle rive je me tiens, Et je tenterai tant bien que mal de re/construire un semblant de coquille pour abriter cette chose qui peut-être est moi, Un cocon de sable pour m’empêcher de me répandre, liquide, et de m’écouler, sans fin.

[ NOUS PROTÉGER ] Nos gestes-cocons nous protègent, donc, Pour ne pas risquer de trop se mélanger,

Pour ne pas trop se contaminer de l’intense qu’on porte,

du désir vibrant de vie. Du sidérant îvre de mort…. Mais aujourd’hui que ces gestes-barrières prennent corps et deviennent règle, quelque chose se déchire. Je n’en veux pas, je n’en veux plus. Cette absence de chair aura eu le don de révéler cela : je vibre, depuis toujours, de te prendre dans mes bras. [ Faut-il perdre une chose pour prendre la mesure de sa valeur ? ]

Et je n’ai rien perdu, puisque j’étais déjà barricadée. J’ai tout au plus perdu la liberté de ne plus me cloîtrer / m’enfermer. Ou plutôt, si ~ j’ai perdu le temps infini de la rencontre, celui qui me permettait d’être pudique,

et de remettre toujours à plus tard, en attendant le jour où nos infinis se frôleraient enfin, sans fin... Mes bras malgré moi

se tendent

vers le vide. J’ai envie de revenir en arrière, De repeupler tous ces instants où je n’ai pas embrassé. Revenir en arrière, et étreindre librement, m’abandonner au contact de toi. Sans retenue. Sans empressement non plus. (Mais surtout)

Sans autre chose de plus urgent à faire, et qui m’appellerait ailleurs. J’ai envie de revenir en arrière, et d’aimer mieux,

tant que cela est encore possible,

si cela est un jour possible. Et je sais que ce n’est qu’un joli rêve d’absolu, que le fantasme est plus puissant qu’une réalité souvent bien pâlotte. Que si cela était tout à coup possible,

je trouverais à nouveau les excuses pour fuir à nouveau. Peut-être juste un peu moins qu’avant ? Mes bras malgré moi

se tendent

vers le vide. Geste-barrière. Ce mot est proprement ignoble. Aucune envie de croupir derrière une clôture. Aucune envie de vivre en cage. De me couper de toi. Le fantasme est plus fort que la réalité ? La frustration de l’absence présente, plus forte que la future présence ? Est-ce bien grave ? Grandis, petit rêve, joyeux désir, et viens ensemencer quelque folle envie, toujours plus fuyante ! Sortie de ma sidération, Tirée de ma torpeur, Je tends les bras, Et, Depuis le loin, je t’embrasse et je t’enlace, je danse mon envie de te tenir, c’est un geste-lien, il n’a pas de barrière, il a des ailes pour franchir toutes les frontières, On réinventera le monde depuis les confins de nos corps, en le dansant, une dansensorielle, tous sens en éveil,

C’est un geste comme une gestation de nos liens présents,

de nos lieux futurs, Et je ne te prends pas seulement dans mes bras, je fais mieux que ça, je te porte en moi, tout autant que toi, tu me contiens, tu me comprends, tu m’accueilles, tu m’accouches, Une vraie gestation, quoi ! Et si on ajoutait un peu de cul à tout ça ? Oui ! Une gesticulation ! Mais pas un truc qui part cul par-dessus tête, pas un truc sans queue ni [ la même que citée ci-dessus, je suis française, je n’aime pas me répéter, mais j’adore les jeux de mots à gros sabots ], Donc ~ pas un truc qui s’agite sans raison, pas un truc qui sens dessus dessous, Mais un geste-lien qui nous emboîte dans la distance, Pas de distanciation Mais de la dis-tension, Une danse qui nous tend l’un à l’autre Et nous détend ensemble / à l’unisson, Une dissidence dans la dis-danse, Une danse ample et joyeuse, Une gesticulation contagieuse, Qui n’aura jamais peur de mourir, Mais qui refuse de vivre dans un monde mort. Aller viens ! Ce sera un acte artistique, un art de la rencontre, pour combler le fossé entre nous. Je ne me protège pas de toi, Je ne te protège pas de moi, Nous nous protégeons tous les deux de glisser dans un monde d’absence, d’indifférence, de peur, de rupture…

Aller viens ! Ce sera une grande contamination intime et collective !

Bas les gestes-barrières, Vive les gestes-rieurs Et haut les coeurs !



Mathildi

21 IV 2020

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